La croix de vivre

D’un jardin à un autre. D’une prison de briques à une prison de feuilles. D’un premier documentaire, Un jardin en prison (vu sur Arte en février 2000) à ce nouveau film, Pouvons-nous vivre ici ?, une question traverse l’œuvre de Sylvaine Pourrel : comment fait-on pour vivre, lorsque tout, autour de vous, s’y oppose? Comment fait-on pour rêver lorsqu’un mur vous bouche la vue ? Comment fait-on pour manger lorsque rien n’est comestible? Comment fait-on pour espérer lorsqu’il faut se taire et attendre? Attendre que la mort qui rôde vous emporte, sans retour possible. Après donc un documentaire poignant sur des femmes détenues d’une prison de Rennes, qui n’ont qu’un petit jardin à cultiver comme échappatoire à leur condition, la réalisatrice s’est rendue en Biélorussie, dans une région forestière où poussent champignons et baies sauvages. Mais, de même que les prisonnières françaises ne pouvaient rien faire de leurs fleurs, les femmes biélorusses cueillent ces baies « sans pouvoir les manger, comme des prisonniers ». Les retombées du nuage radioactif de Tchernobyl ont été absorbées par 70 % des terres de la région. Sylvaine Pourrel suit le travail d’une équipe de chercheurs français qui tentent d’aider les paysans locaux à se prémunir contre les dangers des radiations. « La joie de vivre est absente ici », confie un habitant. La réalisatrice filme les discussions entre scientifiques et paysans malades, saisit la beauté grave de leurs visages gris et inquiets en même temps que celle de ces forêts noires et irradiées. Leur paradis perdu.

De cette thématique récurrente de l’impossible rédemption, de la quête d’une renaissance à la vie qui vous trahit, d’un monde coupé de tout, Pourrel tisse une œuvre sombre et magnétique. le bruit des feuilles dans ces arbres maudits ressemble au murmure de la mort dans un film de Bergman. Lorsqu’à la fin du film, les paysannes s’enfoncent dans la forêt, on devine qu’elles n’en reviendront pas. Les baies sauvages ne sont plus qu’un souvenir.

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